Rencontre avec le réalisateur Morgan Simon

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Morgan Simon © Julien Lachaussée

Le cinéma est en pleine mutation, même les César n’y échappent pas et pour preuve il y a quelques jours on a vu couronner des femmes, des jeunes et beaucoup de couleurs. Au-delà de ça le cinéma du réel et des sentiments prend une part de plus en plus importante et l’instar d’un Xavier Dolan ou d’un Ken Loach, le cinéma français n’est pas en reste.

L’occasion pour nous de rencontrer Morgan Simon pour la sortie de son premier film « Compte tes blessures ». Ce grand espoir du cinéma français qui après plusieurs courts métrages remarqués notamment « Essaie de mourir jeune » nommé aux César en 2016, sort son premier long métrage, déjà adoubé par la critique ce réalisateur au parcours atypique représente la nouvelle vague. Celui qui a raté une sélection à Cannes « d’un film » nous raconte son parcours et sa vision du cinéma. Itinéraire d’un réalisateur passé des cours de biologie aux César.

Tu n’es pas du tout cinéphile à l’origine, comment en es-tu arrivé là ?
Morgan Simon : Ce n’est pas du tout calculé. Je me souviens quand j’ai eu mon premier PC à 18 ans, je l’ai fait monter chez des chinois à Montgallet. Ils m’ont demandé « Est-ce que vous voulez une prise fireware ? ». Je leur ai demandé « ça sert à quoi ? », c’est pour mettre une caméra par exemple. Je ne pensais même pas utiliser une caméra dans ma vie.
Puis 3 ou 4 ans après, je me suis retrouvé à être engagé intellectuellement par un prof qui nous a dit « voilà faites des films » pour notre cursus. J’avais fait de la biologie avant et je m’étais réorienté en communication. On a dû faire des films et à partir de là, ça a ouvert plein de possibilités dans ma vie, d’exprimer des choses et d’y prendre plaisir.
C’est arrivé du jour au lendemain. Je ne viens pas du tout de ce milieu, je viens de banlieue parisienne, d’une famille modeste. Je n’allais jamais au cinéma. Parfois on a la chance de faire une rencontre qui suffit pour amener quelqu’un à l’endroit où il doit être.

Quels réalisateurs ont influencé ton cinéma ?
M. S. : Dès le départ, c’était Kubrick. Il nous avait montré le début de « 2001, l’Odyssée de l’espace ». Quand tu ne t’intéresses pas trop au cinéma, c’est assez fort. Je venais de la biologie, ça m’intéressait vraiment l’origine de l’homme. Là, tu avais les premiers hommes et, là, il y avait une résonance.
En entrant à la Fémis, j’ai découvert Cassavetes. Le travail avec les acteurs, les sentiments, une façon différente de faire des films. Je ne me suis pas dit « ah tiens c’est du cinéma indépendant ». Je n’ai pas fait la différence, ça, tu le fais plus tard. Je l’ai pris comme n’importe quel film même dans les films que tu fais,, on te dit ce sont des films d’auteur, je me dis « ah ok je ne savais pas ».Il y a aussi Harmony Korine. Je me souviens, dans les courts métrages que je commençais à faire, on m’a dit tu devrais regarder « Gummo ». Ce côté ricain qui en fait est assez familier pour moi dans la musique que j’écoute, du hardcore et punk rock, c’est une culture que je connais.
« L’amour existe » de Piala. Ça dure moins d’une demi-heure et en peu de temps, tu sens une profondeur et tu arrives à délivrer un message sur ta pensée du monde.Le court-métrage  était un format de transition pour toi ?
M. S. : C’est le début pour commencer. Tu débutes avec des petites histoires. Ça prend déjà beaucoup de temps et d’argent. Je ne me serais jamais vu commencer par un long métrage du jour au lendemain.
La différence enfin de compte, c’est juste légalement un court métrage. C’est inférieur à 1h, c’est simplement l’ampleur de l’histoire qui est différente. J’en ai fait de 1 minute, de 20 et d’1h20. Je ne sacralise pas la durée. En fait, j’aimerais bien en refaire un long parce que c’est au cinéma qu’il est vu, mais ça ne m’empêche pas du tout de refaire des courts.Une pression supplémentaire pour ton premier long-métrage ?
M. S. : Pas tant que ça, parce que je me mets moi-même une pression suffisante pour être content de ce que je fais et que ça soit exactement ce que je veux faire. Après oui, il y a 15 films par semaine. Tu es confronté au fait que tu seras écrasé quoi qu’il arrive par les gros films. Mais le film vit bien, notamment aux festivals on a déjà une dizaine de prix donc ça va on ne va pas se plaindre.Comment se passe la sortie et les retours ?
M. S. : Je tourne avec le film en région, en France puis il y a encore beaucoup de festivals à l’étranger. Là, on va au Mexique, en Italie et en Autriche. La période des festivals, ça peut durer un an ou deux. Du coup, ça fait un emploi du temps chargé mais vaut mieux ça que l’inverse. On est vraiment contents des retours.

Les relations père-fils sont très présentes chez toi, un peu comme Dolan et sa relation mère-fils, ça va être un fil rouge de ton cinéma ?
M. S. : Il y aura toujours des relations familiales, après il n’y aura pas que ça. J’ai l’impression déjà d’être allé au bout de quelque chose avec ça. Mais oui les sentiments, c’est quelque chose qui m’intéresse beaucoup et l’intimité c’est quelque chose qui restera et c’est vrai que c’est quelque chose qu’on a en commun la relation parent et enfant et toute la complexité que sa génère même s’il m’impressionne sur tout le reste. Il fait tout, de la réalisation jusqu’au montage c’est incroyable.

Comment on gère les retombées médiatiques, les prix quand on est un jeune réalisateur ?
M. S. : Il faut toujours garder la tête froide quand ça va bien ou pas. Il faut arriver à faire la part des choses et être content de ce qu’on a fait. Être au maximum proche de ce qu’on a voulu. Ça me survivra à priori si les disques durs restent lisibles dans 15-20ans.  C’est ça qui compte, il y a des films qui sont vus beaucoup d’un coup et qui sont oubliés très vite alors qu’il y en a d’autres qui ne sont pas vus mais ça se fait sur le long terme.

La récompense ultime pour toi, ce sont les entrées ou les prix ?
M. S. : La réaction des gens ! Quand tu vas dans des petites villes où les gens ne sont pas confrontés à ce genre de cinéma assez viscéral, avec des tatouages et des relations sentimentales un peu différentes. Quand les gens, ils comprennent ce que tu as fait, c’est juste incroyable après quand les critiques suivent aussi c’est génial. On en a des bonnes sur le film, c’est super et en festival on a pas mal de prix également.
Ça réconforte dans le sens où tu n’es pas tout seul. Les gens, s’ils ont compris, ça signifie aussi que dans le type de cinéma que je veux : intègre et humaniste, il y a une place pour ce cinéma. J’ai le sentiment en faisant un film de dire une forme de vérité sur nous-même et ce que l’on vit qui est inexistant dans les médias. C’est la vraie vie. Représenter les gens qui existent et c’est ce qui manque parfois pour les jeunes, de voir des personnages qui peuvent leur ressembler.

Tes acteurs sont très tatoués, quel est ton rapport avec les tatouages ?
M. S. : J’écoute du rock alternatif depuis 15 ans, j’ai fait beaucoup de concert. J’ai même été critique pour un webzine. C’est vraiment une passion et les tatouages font partie intégrante de cet univers. Je baigne dedans depuis longtemps, c’est naturel d’en parler. Moi, je ne suis pas tatoué parce que je n’ai pas le sentiment d’avoir assez de certitude pour garder des choses toute ma vie. Puis, finalement peut-être que de faire tatouer les acteurs, ça me permet de vivre ça par procuration aussi.

Tu as eu une appréhension particulière à mettre en avant le post hardcore :
M. S. : Je me suis dit que ça allait vraiment intéresser les gens. Puis c’était vraiment mon idée de départ, mêler cette musique là avec les relations familiales. Le non-dit et comment les deux jouent ensemble. Je voulais porter un regard passionné et critique sur la scène alternative aujourd’hui puis le cœur du film, c’est les relations familiales.
Même si ça crie sur scène, ce n’est pas ressenti comme une agression mais comme une libération de ce qui se passe dans la famille.

La musique t’inspire :
M. S. : La musique, ça m’aide vraiment à écrire. Souvent, j’ai besoin d’un morceau pour visualiser le film, d’avoir un cadre pour savoir où je vais, c’est un moteur pour moi.

Comment s’est fait le choix de tes acteurs :
M. S. : Le père, il s’appelle Nathan Willcoks. J’ai fait quasiment tous mes courts métrages avec lui. Il est britannique avec une énergie physique très anglo-saxonne et c’était pour nous deux une façon de passer une étape également.
Kévin (Azaïs), je l’ai rencontré un petit peu plus tard. C’est quelqu’un qui est très instinctif. Il comprend tout très vite sur un plateau. On l’a formé à être un screamer crédible sur scène. On a enregistré des morceaux pour le film. On a vraiment créé un groupe tout en live. C’était une façon de rendre honneur à cette musique, parce que tout sera vrai. Kévin, s’il veut faire le film, il faut qu’il se forme, qu’il apprenne sur ce milieu. Je l’ai amené voir  Converge. C’était le premier concert de sa vie, c’est un sacré baptême, il a un peu flippé quand même.
Monia, (Chokri) je l’ai vu dans le film de Xavier Dolan. J’avais beaucoup apprécié un film qu’elle avait réalisé, elle a beaucoup d’humour et d’ironie. Tous les trois, on a réussi, avec leurs énergies différentes, à faire quelque chose de cohérent. Pour moi, les acteurs c’est le plus important dans un film.

Le monde des séries a changé, beaucoup de talentueux réalisateurs se prête désormais à l’exercice, ça pourrait t’intéresser ?
M. S. : Je regarde assez peu de séries, j’ai beaucoup de mal à être régulier. Je me suis arrêté à « Lost » pour te dire. J’ai vu quelques épisodes de Breaking Bad. C’est complément cinglé mais en tant que réalisateur ça pourrait m’intéresser. Canal + et Arte font vraiment des choses de qualité. Pour créer une série en tant qu’auteur, il faut que je sois plus solide parce que c’est énormément de travail d’écriture. Quand tu vois une série comme The Wire, pour écrire ça, il faut en avoir sous le coude et si je me lance dedans, ça serait une série qui va chercher ce niveau de profondeur.

Quel son tes projets ?
M. S. : J’aimerais continuer à parler d’amour mais je peux être plus léger moins viscéral. Plus sur de la douceur, du romantisme et en même temps sur quelque chose qui nous touche dans la société, c’est important.

Quels films récents tu nous conseilles de voir :
Holly motors de Leos Carax
Le fils de Saul de László Nemes
Manchester by the sea de Kenneth Lonergan


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Soit le 1er à tout raser