Rencontre avec Steve Hogarth de Marillion

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Photo Julien Lachaussée.

Cette semaine chers lecteurs, je vais être sérieuse car une interview avec Steve Hogarth de Marillion c’est une douce parenthèse émotionnelle rare en ce monde de brute. En effet, le groupe anglais de rock progressif trentenaire est resté fidèle à lui-même tout au long de ces années. Ce 18e album « F.E.A.R » (Fuck Everyone And Run) en est la preuve…

Plutôt rentre dedans comme titre, à l’opposé de ton caractère plutôt doux. Dans quel état d’esprit as-tu écris « F.E.A.R »  qui est sorti septembre dernier chez Ear Music ?
Steve Hogarth : La vérité c’est que je dois trouver les mots pour exprimer ma colère et mon indignation ce qui est actuellement mon état d’esprit.

Es-tu prêt à m’en dire plus sur ce qui a autant impacté ta vie ces derniers temps ?
S.H. : Le fait que l’argent mène le monde à sa perte et comment l’argent gangrène la démocratie, comment les banques détournent des millions et les taxes qui nous écrasent. Le monde n’est pas en très bonne santé. Aller tous les jours au studio me concentre sur ce que j’ai à exprimer, m’amuser avec les autres, plaisanter, jammer et écrire mes sentiments. C’est un peut refaire le monde, c’est apaisant pour moi. J’écris beaucoup sur l’injustice, pas seulement sociale ou politique mais personnelle, de la manière dont nous vivons, le système, nos valeurs, nos ambitions et ce qui en résulte. J’essaie d’être une meilleure personne et je revendique le fait que nous sommes tous pareils : nous avons besoin d’amour, de manger, d’avoir un toit, et d’élever nos enfants de la meilleure façon et de quelque nationalité ou religion que nous sommes.

N’est-ce pas moins évident que cela ?
S.H. : Je voyage beaucoup et c’est ce que je vois. Tu dois voir le monde pour comprendre ce qu’il s’y passe vraiment. Les médias font beaucoup de mal aussi en donnant d’une seule manière la réalité. Tout n’est pas aussi dramatique et change en permanence. Ils gardent le public dans une ambiance de peur ( F.E.A.R).

Est-ce que tu es engagé politiquement ?
S.H. : Je n’ai jamais été engagé politiquement, même si l’on entre en politique pour de bonnes raisons, le processus est déjà corrompu. Les compromis sont légendes, si tu ne fais pas de compromis tu es marginal et n’a aucune portée. J’ai de la chance, mon moyen de portée de ma vérité ce sont mes textes et ma musique.

« F.E.A.R » est une sorte de concept album ou une master piece en trois parties ?
S.H. : Plutôt master piece je te remercie. Il y a trois chansons sur cet album « El dorado« , « The new kings« , « The leavers » chacune d’une quinzaine de minutes. Les deux premiers titres sont similaires. Ils parlent d’argent et de la perte de l’espoir surtout en Angleterre. Ils soulèvent la question de savoir ce que représente le fait d’être anglais de nos jours. Je perds moi-même l’espoir en nos institutions et en l’information de la BBC et crois-moi lorsque tu perds la confiance en la BBC pour un anglais c’est grave (rires).

Quelle constatation est la pire pour toi ?
S.H. : C’est que les plus grosses fortunes au monde créent un énorme écart, selon les statistiques récentes, elles sont 300 et pourraient contribuer à aider la moitié de la planète. C’est terrifiant. Qui a besoin d’autant d’argent et que font ils avec ? La redistribution est nécessaire selon moi. Ces deux chansons d’une demie heure à toutes les deux « El dorado » et « The new kings » ont été élaborées en pensant à cela. Le titre « Living in fear » fait prendre conscience que l’on vit dans la peur, on se barricade, on ne parle pas aux autres, on se retranche.

Le titre de l’album « Fuck Everyone And Run » n’est pas très poétique ?
S.H. : Pas très, mais je ne le crie pas, je le murmure et l’impact est plus grand, je pense. J’ai beaucoup modifié les intonations, le monde est déjà en colère je ne veux pas en rajouter dans mes chansons. Je me veux sincère, pas dramatique.

Parle-moi du troisième titre « The leavers »
S.H. : Rien à voir effectivement cela parle de la difficulté d’être une partie de l’équipe technique qui suit un groupe comme le nôtre et de regarder passer ta vie comme si tu étais à la place de la vache qui regarde passer les trains. Tu es toujours sur les routes allant d’une équipe technique à l’autre, d’une tournée à l’autre, difficile de créer une relation stable en étant éloigné. Nous aussi, en tant que musiciens, on passe notre temps à dire au revoir aux gens, un peu frustrant et très fatigant mais j’adore cette vie.

Vous aviez à l’époque découvert Dream Theater pour votre première partie, de nos jours à qui penserais-tu ?
S.H. : Je ne suis pas du tout au fait des groupes et je n’ai malheureusement pas le temps d’écouter. Je reste sur des vieux groupes comme Radiohead, Leonard Cohen mais aussi plus récents comme Massive Attack (trip hop). J’aime les bonnes paroles comme celles de Mike Scott des Waterboys ou Paddy McAloon des Prefab Sprout.

Vous avez été les précurseurs du crowdfunding, comment en avez-vous eu l’idée il y a si longtemps ?
S.H. : On est tombé sur la bonne personne au bon moment avec la bonne idée. Cela nous a permis d’avoir les fonds pour continuer à composer sans compromis et fédérer notre public par la même occasion. J’en ai été le premier surpris. Depuis, cette pratique est devenue commune.

Penses-tu que Marillion sonne mieux à présent ?
S.H. : J’espère, on essaie toujours de faire mieux bien sur. Je t’avoue que l’on a eu un peu peur au niveau du son de cet album car on a toujours fait de mieux en mieux et c’est toujours un challenge. C’est très important pour nous, sinon on perd notre temps.

Quels sont les projets de Marillion pour 2017 ?
S.H. : Tous les deux ans nous organisons un gros évènement en Hollande, à coté de Rotterdam au mois de mars,(ndlr : Center Parcs Port Zelande), 2500 personnes pour 3 jours de concert où l’on reste sur scène environ 3h par jour. C’est un gros travail mais c’est un moment exceptionnel. On refait la même chose trois mois plus tard en Pologne et ensuite en Angleterre et à Santiago du Chili. On a des festivals de prévus également tout cela va bien occuper 2017. On retrouve le public français pour trois dates en décembre. (ndlr : le 9 décembre à l’Aéronef de Lille, le 10 Décembre à l’Elysée Montmartre, Paris, le 11 décembre à Radiant Bellevue à Lyon).

As-tu un souvenir de Paris particulier à raconter aux lecteurs de Barberline ?
S.H. : (Après une longue réflexion, les larmes lui montent aux yeux) le souvenir le plus précieux est celui en 1989 où le public français m’a accueilli les bras ouverts lors de ma première avec Marillion, je remplaçais Fish (ancien chanteur) qui venait de quitter le groupe avec fracas. J’ai remercié le public en disant qu’il n’était pas venu pour moi mais que j’avais apprécié leur accueil à mon égard. La réponse a été incroyable, au-delà de toute attente, la plus grande vague de bruit et d’applaudissements, cela m’a submergé d’émotion, encore aujourd’hui tu peux t’en rendre compte.

Soit le 1er à tout raser